Fausse libération pour Aslı Erdoğan et Necmiye Alpay

Aslı Erdoğan et Necmiye Alpay sont en prison, avec d’autres collaborateurs/trices du journal Özgür Gündem, depuis août 2016, mois de la fermeture et du démantèlement du journal, après perquisitions et saccages. Cette situation d’attaques durait déjà depuis juin.

Rappelons qu’un procureur, au titre de plusieurs articles de la loi dite “anti—terroriste”, réclamait la perpétuité alourdie (prison à vie) à leur encontre.
Cette loi, votée au Parlement turc, fonctionne de façon continue sous l’état d’urgence, voté lui aussi par la grande majorité du Parlement et accepté par l’opposition dite laïque, HDP exclu (leurs députés, élus, responsables et soutiens en subissent les conséquences directes) dans le cadre d’une “unité nationale pour la défense de la démocratie” après le putsch manqué de juillet.

Les applications de ces lois et de ces mesures d’urgence, s’il était encore besoin de démontrer leur caractère inique, viennent aujourd’hui de créer une situation de confusion, concernant une étape de procédure, dans l’instruction du dossier concernant l’équipe d’Özgür Gündem (ainsi qu’Aslı Erdoğan et Necmiye Alpay, liées dans cette “affaire”).
En effet, aujourd’hui 23 novembre, après que des juges aient oralement communiqué les attendus sur les chefs d’accusation, (comme la procédure le demandait après la proposition de peine de prison à vie du procureur), une agence de presse présente, a annoncé la libération, certains chefs d’accusation ayant été abandonnés.

La logique juridique eut en effet voulu qu’un prononcé de libération sur un des chefs d’accusation “atteinte à l’intégrité de l’Etat”, (selon article 302), puisse autoriser une libération en attente du procès pour les accusations restantes (intelligence avec groupe terroriste, art.314). Les “juges” sous influence n’ont visiblement pas interprété la loi avec bienveillance et en ont décidé autrement.

Ce soir, les soutiens nombreux réunis devant la prison à Istanbul, ne le seront pas pour une « libération », mais bien pour une manifestation de protestation de plus.

En Europe, la nouvelle de la « libération » s’était répandue comme traînée de poudre.

Et on peut s’étonner qu’une “libération” de personnes, dont si peu avaient annoncé l’incarcération avant, fasse l’objet d’une telle réaction inverse. Seules les rédactions liées aux magazines culturels et littéraire avaient clairement et de façon « engagée » relayé les appels auparavant. Nous attendons les démentis et, nous l’espérons, cette fois, une mobilisation et une information plus conséquentes sur la réalité de ces arrestations, emprisonnements, demandes de peines de prison à vie, qui concernent des milliers de prisonnierEs politiques en Turquie.

Cette “fausse joie”, n’en doutons pas, le gouvernement AKP va en tirer les fruits, puisqu’on a là une “fausse information”, même involontaire, volontairement distribuée ensuite en copiés collés, sans que ses propres médias n’aient eu à le faire.

Pour être plus positifs, nous dirons que “pendant le pataques”, la mobilisation continue pourtant plus que jamais.

Elle se poursuit et se renforce d’abord en Turquie même. Les mouvements et collectifs de soutiens trans—nationaux ont aujourd’hui aussi franchi un cap dans les liens qu’ils entretenaient avec la mobilisation sur place, du fait même de cette “fausse nouvelle”, et des contacts tissés pour la démentir. (nous en avons nous même été victimes). C’est un effet inattendu. Désormais, une mobilisation épaulera davantage l’autre.

Des initiatives trans—nationales très nombreuses étaient déjà prévues, et n’en serons que plus urgentes, par des “collectifs” très divers qui agissent pour mobiliser, informer, convaincre. Après l’Allemagne, des écrivainEs, éditeurs, amiEs, se sont regroupés pour des initiatives que nous vous annoncerons au fur et à mesure. Nous croyons savoir qu’en Belgique, en Suisse… et ailleurs, des amiEs d’Aslı ce mouvement.

Les “lectures”, hommages, publication d’extraits…. et démarches concrètes vont se poursuivre et s’intensifier. Elles se coordonneront sans doute davantage, pour devenir “visibles”…

Ici, ce soutien peut être ret sur les réseaux sociaux pour le moment, via cette adresse. Vous y trouverez toutes les informations. Nous les mettrons pour les plus importantes, régulièrement dans la rubrique “soutiens” et l’agenda du site. Nous avions pris un engagement, jusqu’à la libération des premierEs prisonnierEs politiques : faire tout notre possible pour relayer cette campagne, comme toutes les autres, et nous y inclure, en quittant le clavier…

Pour notre part, nous publierons à partir de demain des traductions des articles de presse d’Aslı Erdoğan que nous avons traduit récemment, et qui éclairent à la fois l’engagement d’Aslı et de toutEs les autres, et nous incitons tous les “supports d’information” à le faire également.

La première semaine de décembre sera une réponse à cette “douche froide”, infligée aujourd’hui à toutes celles et tous ceux qui militent pour la libération de tous les prisonnierEs politiques en Turquie, pour toutes celles et tous ceux mobilisés. Rejoignez donc ce sursaut qui se fait jour.

Et pour conclure sur une bonne nouvelle, vérifiée celle—là, Şermin Soydan, journaliste de DIHA, a, elle, été libérée sous contrôle. La prochaine audience sera pour elle le 13 janvier 2017.

Une dernière remarque, et de taille : le gouvernement AKP a bâti et révisé sa loi “anti—terroriste” autour d’une mise en accusation bien sûr liée au PKK, qualifié également de “diviseur de la Nation turque”, et incriminé comme portant atteinte à “l’intégrité de la Turquie”, fait “terroriste” au plus haut point. Toute arrestation aujourd’hui, dont les attendus sont ceux là, et non les liens avec “l’organisation parallèle FETÖ”, utilisent cet article de loi, dont l’Etat turc use et abuse, surtout sous état d’urgence. Le gouvernement AKP ne peut donc que se réjouir du maintien international du PKK sur les listes officielles des organisations qualifiées de “terroristes”. Ce maintien devient de plus en plus une complicité tacite avec la répression qui sévit en Turquie.

Quand on constate les attendus récents d’un tribunal belge, disant explicitement qu’on ne peut qualifier juridiquement de “terroriste” une organisation politique qui a pris les armes dans le cadre d’un conflit armé pour se défendre, on se questionne totalement sur la viabilité de cette liste, et son caractère de “compromis” politique avec Erdogan.

Il est plus que temps que toute la presse native, et au delà les journalistes de médias, se joignent à ce combat pour la défense des contre pouvoirs, la liberté d’expression, et la libération de toutes les personnes incriminées pour avoir dit, écrit, soutenu les vérités à ne pas révéler sur la nature du régime en Turquie.

Ajout du 24 novembre : Necmiye Alpay devait avoir communication d’un autre rendu de justice, concernant son “rôle” comme rédactrice en chef d’Özgür Gündem, qu’elle fut un moment, lorsque des journalistes et intellectuels avaient décidés par soutien, de l’être à tour de rôle. Un report au 14 février a été décidé. Voir article (en cours de rédaction). By Kedistan

Europe : les clés étoilées des prisons d’Erdoğan

Une lente prise de conscience semble s’opérer enfin, concernant les effets que le coup d’état civil poursuivi par Erdoğan en Turquie, peut avoir en Europe.

Directement touchée par l’ampleur des purges, des arrestations, de la décapitation politique du groupe parlementaire d’opposition démocratique, la diaspora européenne manifeste depuis des mois. Les médias ici commencent également à faire remonter en première page les tentatives de description de la situation politique en Turquie.

Bien évidemment, la tonalité générale tourne toujours autour du thème de la “belle démocratie laïque qui fout le camp… des valeurs du kémalisme trahies… du fossé qui se creuserait entre l’Europe et la Turquie”.

Sur ce dernier point, nous ne pouvons que faire remarquer que “physiquement”, le fossé a été construit avec quelques milliards d’euros et un accord sur les “réfugiés”. Sa “valeur”, fixée par la communauté européenne lors des transactions depuis presque un an, ne figurait pas vraiment au catalogue des “valeurs européennes” recensées.

Un soutien politique à la Turquie, par silence ou omission sur les crimes que ses forces de répression perpétuent s’est installé durablement.

Il ne s’agit nullement d’une “perte de valeurs”, mais bien d’un alignement des gouvernements et politiciens sur leurs dites “opinions publiques” surchauffées par les replis nationalistes à géométrie variable, voire une xénophobie clairement affichée par des protagonistes, prétendants “populistes” au pouvoir, dans différents processus électoraux en cours ou à venir.

Ce n’est donc pas la Turquie d’Erdoğan qui déteint sur la “belle Europe”, mais des secousses qui des deux côtés contribuent à chasser l’humain derrière la “Nation”, le repli “souverain”.

La “patrie” est menacée par le réfugié, le migrant, le religieux douteux, l’origine non contrôlée, le voyageur, l’autre… le “terroriste”.
Savez-vous que nous ne sommes pas loin d’un discours classique de responsable gouvernemental en Turquie ? On pourrait en traduire des tas, qui reprennent ce conte nationaliste pour galvaniser les foules.

Evidemment, maintenant, difficile de savoir qui de la poule et de l’oeuf, entre les pays européens et la Turquie a fait éclore cette promesse de barbarie.

Dans ces conditions, parler de la folie mégalo-maniaque d’un homme, de l’Islam politique, devient plus simple que de se pencher sur les régimes politiques, les Etats-nation, qui leur ont donné le pouvoir. Ce fut le cas pour l’ennemi “Bachar”, ami d’hier, et tant d’autres qui furent et sont toujours allègrement soutenus (armés) au Proche et Moyen-Orient.

Les belles valeurs marchandes européennes ont donc conquis les “têtes de gondole”, et relégué celle des droits humains en bas de rayon. Comment donc dans ces conditions s’offusquer d’une inaction appliquée face aux crimes en série, aux arrestations, aux purges, au déferlement de haine qui polarisent une société entière, et désignent ses ” boucs émissaires”.

Certes, les Etats européens n’en sont pas encore là, mais les fondations existent, les bétonneuses de la pensée s’activent, et les résistances s’amenuisent… laissant libre cours à toutes les possibles défaites de la pensée, comme de celles déjà grandes des luttes sociales.

Mais y aurait-il donc soudain une “embellie”, venue de milieux intellectuels, jeunes, d’universitaires ou d’écrivains non compagnons de route de tel ou tel drapeau, qui se ferait jour autour de l’appel d’Aslı Erdoğan ?

« La situation est très grave, terrifiante et extrêmement inquiétante. Je suis convaincue que l’existence d’un régime totalitaire en Turquie, secouerait inévitablement, d’une façon ou d’une autre, aussi l’Europe entière. L’Europe est actuellement focalisée sur la “crise de réfugiés” et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. Actuellement, nous, -auteurEs, journalistes, Kurdes, AléviEs, et bien sûr les femmes- payons le prix lourd de la “crise de démocratie”. L’Europe doit prendre ses responsabilités, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que “l’Europe est l’Europe” : La démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression… »

Avant que les terrifiantes vagues électoralistes n’envahissent toutes les préoccupations et ne puissent renvoyer les “intellectuels” à leurs devoirs “citoyens”, avant que la folie des sapins illuminés n’occupent les rues, constater qu’un appel aussi simple, aussi direct, lancé du fond d’une prison trouve encore écho ici est plutôt réconfortant.

La personnalité d’Aslı Erdoğan y est certes pour beaucoup, son combat politique exemplaire et son sens du collectif impressionnent également.
Son appel, qui en rejoint beaucoup d’autres, contre les fermetures de médias, les arrestations, les purges d’universitaires, la situation dramatique des populations du Bakur, mobilise autant que ses mots irradient pour qui lit ses écrits et ses livres.

Alors, qu’elle suscite un “sursaut”, et comble d’ironie, ici en Europe, n’est pas simple goutte d’eau sur l’ardoise.

Oui, mais et toutEs les autres ?

Obtenir la libération d’Aslı Erdoğan serait une victoire à même de convaincre que face à la barbarie qui monte, il est possible de fédérer ceux qui refusent son côté inéluctable, et peut être d’avancer dans cette voie.

Ce serait aussi ouvrir (peut être), une réflexion sur une tâche à long terme, une résistance et une rébellion, à la fois ici et au Moyen-Orient. Ooh, bien modeste, bien petite, mais qu’est-ce que le petit à côté du néant ?

Peut être est-ce l’occasion de constater que, dans les différents pays européens, face aux populismes identitaires, il n’est guère d’autres propositions que celles “d’alternatives à gauche”, repeintes de frais à chaque élection, ou de “barrages à droite et au centre”, pour la poursuite libérale des “affaires”.

Cesser enfin d’être tétanisé face à une démocrature là-bas, en Turquie, peut faire qu’on regarde la nôtre autrement, et qu’on y cherche les portes de sortie, bien au delà des “servants” de la République qui nous proposent leur menu sur le pas de la porte, comme à Istanbul.

Bref, en deux mots, se mobiliser pour la libération des prisonniers politiques en Turquie peut “secouer” autrement les Pays européens.

Nous tous, sous perfusions nationalistes en tous genres, face à cet échec communautaire programmé par les oligarchies européennes, devons enfin comprendre que voilà un aboutissement vieux d’un siècle, islam politique en bonus,  qui s’offre à nos yeux. Et c’est un portrait de femme, et quelques mots qui nous appelle à le comprendre.

Les cloisonnements politiques, communautaires, associatifs, idéologiques, contribuent à un éparpillement de toutes ces prises de conscience, et à la faculté, sinon la facilité, pour les politiciens, au pouvoir ou non, de justifier l’inaction ou distiller la soumission au “réalisme”. Il serait aussi temps de trouver la table autour de laquelle s’asseoir pour en parler…

Nous serions presque tentés de penser que si ces “politiciens” sont occupés à préparer leurs discours, pourquoi ne pas en profiter, puisqu’ils ont le dos tourné, pour tenter de construire une confédération des consciences autour du thème “l’Europe commence par ne pas oublier Istanbul, Ankara et Diyarbakır”, même si là, on ne parle pas de la belle UE qui existe.

Et si dans cette utopie, au hasard d’une “lecture”, vous découvrez qu’il existe un pays en guerre, au nord de la Syrie, qui réfléchit et agit, malgré les combats, la guerre, les exodes, sur le comment construire autrement le monde… arrêtez vous un instant. C’est le Rojava. Et c’est un possible ! By Kedistan

Deuxième recueil d’écrits d’ Aslı Erdoğan

Entre mon vrai visage et son reflet dans
la vitre, le temps et le néant, parmi tout ce qui
ne peut—être dit avec des mots… Je suis là, à
cette heure sombre où j’aurais souhaité être
ailleurs, dans un autre temps. Je suis dans la
nuit, toujours la même, infinie, la nuit
ambrée… »

Aslı Erdoğan, Je t’interpelle dans la nuit,
traduit du turc par Esin Soyal—Dauvergne,
éditions MEET, 2009

Nous continuons. Parce qu’il faut défaire le silence des prisons turques où ceux qui
s’opposent à une politique de la haine sont enfermés par milliers. Nous voulons leur liberté
immédiate et faire entendre la voix de celle qui écrit, enfermée parmi eux. Par ses livres et
ses chroniques dans la presse, Asli Erdoğan est devenue la voix des sans—voix, la voix
des réfugiés qui s’amassent par millions dans les camps turcs, la voix des sans—abris et
des minorités, la voix des Kurdes que l’Etat turc veut condamner au cimetière. Nous
refusons. Et les écrits d’Asli, nous continuerons de les dire à voix haute, les crier s’il le
faut, jusqu’à sa libération définitive.

Ce deuxième recueil est un geste d’insoumission. Nous sommes nombreux à
refuser l’emprisonnement de ceux qui écrivent envers et contre toutes les violences d’un
Etat devenu meurtrier. Nous n’allons pas regarder en silence. Nous ferons entendre la
parole d’Asli Erdoğan partout où la parole est encore libre.

Ricardo Montserrat & Tieri Briet,
le 18 novembre 2016. By Kedistan

Aslı Erdoğan, trois jours en décembre seraient un début…

Les milieux intellectuels et littéraires en Europe, se sont à juste titre émus de l’arrestation, des appels au secours, puis des menaces de « prison à vie » qui pèsent sur Aslı Erdoğan.

C’est ainsi.

Il arrive qu’une personnalité, un nom, au milieu de beaucoup d’autres, fasse l’unanimité pour un « soutien ». Et la personnalité comme le talent de cette femme y incitent. Elle n’a par ailleurs eu de cesse elle-même, avant son arrestation, de soutenir celles et ceux, qui dans l’océan de répression, subissaient les pires des oppressions, discrimination, voir meurtres programmés. L’année qui vient de s’écouler en Turquie en regorge.

Elle avait choisi de conseiller un journal catalogué comme “pro-kurde“, Özgür Gündem, et qui avait dû renaître de ses cendres plusieurs fois dans son existence. Il est à nouveau interdit, et ses auteurEs emprisonnés attendent les peines qui seront prononcées, bien sûr sous l’accusation “d’apologie du terrorisme”, entre autres.

Cette solidarité des milieux intellectuels, qui ont réagi à la publication d’une de ses lettres d’appel au secours que nous avions traduite, fait chaud au coeur.

« Nous attendrions effectivement un mouvement plus résolu de la part des médias européens, qui, en d’autres circonstances, n’hésitaient pas à établir des comptes à rebours sur leurs 20h, lorsque des otages étaient détenuEs. » écrivions-nous. Même si les télévisions restent encore sourdes…
Avant cela, les milieux littéraires en Allemagne et Belgique, et ailleurs en Europe, avaient déjà fortement réagi.

Cette émotion est d’autant plus remarquable, dans ce contexte politique, où la détention d’une femme, fut-elle écrivaine lue et connue ici, pourrait paraître “anecdotique”, lorsqu’on voit l’ampleur des purges, des fermetures de médias, d’interdictions d’associations, la suspension d’éluEs, la mise en geôle des responsables, co-maires et députéEs du parti d’opposition démocratique HDP, les décrets fascisants qui s’accumulent.

Mais ainsi va “l’émotionnel”, l’indignation souvent sélective.

Pourtant, il n’y a AUCUNE différence entre la mise derrière les barreaux d’un Demirtaş ou d’Aslı. Tous deux défendent des valeurs humaines et politiques, l’idée de la paix et d’un avenir commun possible pour TOUS les Peuples de Turquie. L’un est un politique, un élu et responsable de mouvement, l’autre une écrivaine humaniste, qui partage les mêmes perspectives d’avenir en commun pour la Turquie, mais les exprime à sa manière. AucunE des deux ne prêche pour sa chapelle, mais au contraire lutte pour tous.

Alors, qu’attendons nous pour faire plus amples échos à ces mobilisations parallèles de soutien, et pourtant identiques sur le fond, qui se manifestent en Europe ?

Au Kedistan, nous n’avons jamais opposé culture et politique, humains et organisations…
Et nous ne comprenons guère que les uns défilent sous des drapeaux tandis que d’autres publient des soutiens dans les “revues littéraires”, dans la plus stricte étanchéité souvent…

Il serait temps, si nous comprenons l’appel lancé par Aslı, de faire en sorte que s’épaulent les prises de conscience, quelles que soient leurs motivations, que ce qui se déroule au Moyen-Orient, et en Turquie, a des conséquences directes sur les états européens, leurs replis, et celui de leurs opinions publiques.
Alors, en l’absence d’un mouvement collectif et unitaire, faisons en sorte, pour qu’il en naisse un en Europe, de ne pas opposer les consciences qui se révoltent.

Ce large mouvement de soutien ne naîtra pas, soyons en sûrs, de grandes messes unitaires “en défense de la démocratie”, où les centaines de participants sont tout juste plus nombreux que les signatures de partis ou d’organisations. Celles et ceux qui se mobilisent en défense d’Aslı Erdoğan, par exemple, ne se reconnaissent pas dans ces rassemblements là, surtout avec le soupçon de réveils tardifs à l’aube de campagnes électorales. De la même façon, des initiatives de solidarité humanitaires pour les populations du Bakur, n’ont que faire de listes de signatures au bas d’un appel. Enfin, les “manifestations” à répétition, qui rencontrent la “surdité” totale des dirigeants politiques européens, finiront par ne plus mobiliser que des convaincus et des opiniâtres, dont nous sommes.

Alors, il serait peut être temps de réfléchir à l’échelle européenne, sur le “comment” unir les consciences, qui, du fait de la démocrature turque, retrouvent des réflexes ici pour dénoncer la perte de tout humanisme actif, que ce soit sur l’accueil des réfugiés, le repli identitaire, ou le retour des méthodes de la bête immonde en Turquie. Cela ne se fera pas dans de simples appels “unitaires” d’organisations, chacune différente, chacune avec son histoire, ses égos parfois…

Un tel mouvement a existé durant 4 années pour Sarajevo assiégée… Certains s’en souviennent peut être. D’autres, on l’espère, y réfléchissent-ils ?

Mais pour l’heure, et pour revenir au concret possible, concernant l’émotion que suscitent l’emprisonnement et la condamnation pour Aslı Erdoğan au silence à vie des geôles turques, nous avons, à Kedistan, un appel à lancer. Pour une fois, nous ne ferons pas que de l’info.

Nous approchons de décembre, de ses rues animées, de ses cadeaux de fin d’année… de l’émotion tarifée à rubans de couleur.
Il ne serait pas contradictoire d’y faire entrer « l’humain » et « l’intelligence », au delà de la grande braderie sous le sapin de fin d’année.

Puisque les milieux littéraires et intellectuels se mobilisent, pourquoi ne pas quitter les réseaux sociaux et le web, et faire descendre Aslı Erdoğan dans les rues éclairées, dans les vitrines des libraires, dans les “cafés”, pour un jour ou plus en décembre… Pourquoi ne pas lire ses textes, ne pas parler autour, comme elle l’aurait désiré elle même, en défense de TOUS les prisonnierEs politiques ?
Les consciences humanistes autour de vous ne manqueront pas, soyez en sûrs, si vous les sollicitez.

Nous allons nous y impliquer nous aussi, et s’il faut construire un outil pour une telle campagne en décembre, nous nous y impliquerons.

Quitter le virtuel pour aller réveiller les consciences serait un bon début pour que l’exemple d’Aslı Erdoğan fasse écho à celui de Zehra Doğan, de Selahattin Demirtaş, de Figen Yüksekdağ et de toutEs les autres, qui, en première ligne, subissent les abandons de toutes valeurs humaines, préludes au grand repli national et au populisme identitaire qui nous guette.

Expos, vitrines de libraires, lectures de textes à l’intérieur ou dans la rue, échanges, diffusion d’extraits/flyers sur un ou plusieurs jours, “café spécial”, en incitant la presse locale à en parler… Tout est possible, à la condition de faire vite, que les libraires volontaires puissent s’organiser… A quelques unEs qui se réunissent, dans un premier temps…

Alors, chiche ?
Appel à toutes les bonnes librairies, à toutEs les comédienNEs, lecteurs, lectrices, à toutes les bonnes volontés à même collectivement, partout où c’est possible, pour donner vie à l’appel au secours d’Aslı Erdoğan, qui parle pour nous toutEs et non pour elle même. By Kedistan

Aslı Erdoğan : “Appel d’urgence !” “Acil çağrı!”

Aslı Erdoğan, arrêtée au lendemain de l’interdiction et de la fermeture d’Özgür Gündem, média d’opposition kurde, “croupit” sans jugement en prison.

Elle ne cesse d’appeler au secours une Europe endormie, ou plutôt concentrée sur la fermeture de ses frontières.

Voici une des lettres qu’elle envoie, comme autant de bouteilles à la mer, dans l’océan d’indifférence.

Elle rappelle le chiffre de 130 journalistes en prison. Il est sans doute dépassé si l’on compte celles et ceux, qui, sans carte de journaliste, et pourtant passeurEs infatigables d’information, ont couvert les états de siège au Bakur, et en paient aujourd’hui le prix par l’emprisonnement sans durée définie, avec l’accusation de “terrorisme”.

Nous attendrions effectivement un mouvement plus résolu de la part des médias européens, qui, en d’autres circonstances, n’hésitaient pas à établir des comptes à rebours sur leurs 20h, lorsque des otages étaient détenuEs.

ChEres amiEs, collègues, journalistes, et membres de la presse,

Je vous écris cette lettre depuis la prison de Bakırköy, au lendemain de l’opération policière à l’encontre du journal Cumhuriyet, un des journaux les plus anciens et voix des sociaux démocrates. Actuellement plus de 10 auteurs de ce journal sont en garde-à-vue. Quatre personnes dont Can Dündar (ex) rédacteur en chef, sont recherchées par la police. Même moi, je suis sous le choc.

Ceci démontre clairement que la Turquie a décidé de ne respecter aucune de ses  lois, ni le droit. En ce moment, plus de 130 journalistes sont en prison. C’est un record mondial. En deux mois, 170 journaux, magazines, radios et télés ont été fermés. Notre gouvernement actuel veut monopoliser la “vérité” et la “réalité”, et toute opinion un tant soit peu différente de celle du pouvoir est réprimée avec violence : la violence policière, des jours et des nuits de garde-à-vue (jusqu’à 30 jours)…

Moi, j’ai été arrêtée seulement parce que j’étais une des conseillères d’Özgür Gündem, “journal kurde”. Malgré le fait que les conseillères, n’ont aucune responsabilité sur le journal, selon l’article n°11 de la Loi de la presse qui le notifie clairement, je n’ai pas été emmenée encore devant un tribunal qui écoutera mon histoire.

Dans ce procès kafkaïen, Necmiye Alpay, scientifique linguiste de 70 ans, est également arrêtée avec moi, et jugée pour terrorisme.

Cette lettre est un appel d’urgence !

La situation est très grave, terrifiante et extrèmement inquiétante. Je suis convaincue que l’existence d’un régime totalitaire en Turquie, secouerait inévitablement, d’une façon ou d’une autre, aussi l’Europe entière. L’Europe est actuellement focalisée sur la “crise de réfugiés” et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. Actuellement, nous, -auteurEs, journalistes, Kurdes, AléviEs, et bien sûr les femmes- payons le prix lourd de la “crise de démocratie”. L’Europe doit prendre ses responsabilités, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que “l’Europe est l’Europe” : La démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression…

Nous avons besoin de votre soutien et de solidarité. Nous vous remercions pour tout ce que vous avez fait pour nous, jusqu’à maintenant.

Cordialement.

Aslı Erdoğan
1.11.2016, Bakırköy Cezaevi, C-9 By Kedistan